Interview de Pierre Mauroy : «Contre la faiblesse congénitale du capitalisme, vive la social-démocratie !» Sur la crise et le congrès du PS, Pierre Mauroy, Premier ministre de François Mitterrand de 1981 à 1984, dit ses quatre vérités.
Propos recueillis par Michel Revol pour LE POINT.
Le Point : Les social-démocraties n’ont pas su prévenir la crise. Est-ce la fin du modèle social-démocrate ?
Pierre Mauroy : Non, à l’évidence. La longue histoire du socialisme est loin d’être terminée. Votre question me fait penser au livre de Fukuyama, ce chercheur américain qui prédisait la « fin de l’Histoire » après la chute du mur de Berlin. C’est vrai, le socialisme a connu une succession de crises : l’émergence du communisme après la première guerre, la montée des fascismes ou l’essor de la mondialisation, qui a favorisé un capitalisme incontrôlé. Mais aucune crise n’a fait disparaître le socialisme démocratique. Il a même toujours resurgi !
Mais les social-démocraties sont plutôt mal en point en Europe...
La question de la crise de la social-démocratie est posée de façon récurrente depuis quelques années, en France et en Europe. C’est une crise d’identité, liée notamment aux difficultés de l’Etat-providence. Mais, à mes yeux, la crise actuelle du capitalisme est encore plus grande ! L’arrogance et le cynisme de certains grands patrons, notamment des banquiers, en sont les manifestations les plus spectaculaires et les plus inacceptables. Cette crise financière a mis en lumière la faiblesse congénitale du capitalisme : le marché ne peut se réguler lui-même. Il crée tantôt la prospérité, tantôt le désordre. Il est comme un avion sans pilote !
La social-démocratie peut devenir ce pilote ?
Oui. La crise financière devrait marquer le retour de la social-démocratie, car elle remet ses principes et ses valeurs dans le sens de l’Histoire. Regardez ce que font les tenants du libéralisme le plus débridé, aux Etats-Unis mais aussi en Europe : ils redécouvrent le rôle de l’Etat et de la puissance publique pour sauver les banques !
Que peuvent faire les sociaux-démocrates ?
Ils doivent réagir. Au fond, cette crise était annoncée depuis des années. En 1981, j’avais limité la rémunération des patrons des groupes nationalisés. Je me souviens qu’ils n’avaient pas trop aimé ! Mais tout cela a volé en éclats. Nous nous trouvons aujourd’hui face à une arrogance patronale qui s’exprime par les privilèges que s’octroient certains dirigeants de société. Les parachutes dorés, c’est le comble du comble, particulièrement lorsque les entreprises sont confrontées à la détresse des fermetures ou des délocalisations.
Vous avez des solutions ?
Il faut des Casques bleus pour l’économie ! Je souhaite la mise en place progressive d’une gouvernance économique européenne-et si possible mondiale-qui puisse généraliser les modes de
régulation, assortie de moyens d’intervention efficaces pour mettre bon ordre sur les marchés. C’est un vaste programme, mais l’Onu, malgré ses imperfections, a montré sa capacité à
réduire les conflits et à maintenir la paix. Le monde a besoin d’une haute autorité dotée d’outils nouveaux pour mieux maîtriser l’économie. Ne rêvons pas, il faudra du temps et une
farouche volonté. Le FMI, sous la conduite de Dominique Strauss-Kahn, doit élargir ses compétences et agir pour éviter le pire. Déjà, en urgence, les Etats devraient prendre des mesures
pour limiter les stock-options et les parachutes dorés et s’attaquer aux paradis fiscaux qui favorisent des pratiques mafieuses. Chacun doit être placé devant ses responsabilités. C’est
aussi le moyen de rétablir la confiance.
Le retour de l’Etat doit vous faire plaisir, vous qui aviez nationalisé en 1981 ! De grâce, ne mélangeons pas ici les époques ni les genres ! La crise actuelle a et aura des
conséquences qui pourraient être désastreuses. Elle est financière mais déjà économique et, bien sûr, très bientôt sociale. Elle est d’abord une crise du capitalisme et de sa version
plus moderne, le libéralisme. Les Etats sont intervenus rapidement et massivement, en particulier les Etats-Unis, l’Union européenne, la Grande-Bretagne, en apportant des liquidités et
d’énormes garanties qui appellent des contreparties et une politique d’encadrement beaucoup plus sévère.
Pensez-vous que les motions socialistes qui préfigurent le congrès de Reims prennent assez en compte la crise ?
La crise était latente mais elle a éclaté alors que ces motions étaient déjà rédigées. Face à cette nouvelle donne, le congrès devrait aller plus loin et prendre une orientation plus ancrée à gauche.
Le PS vous semble-t-il en état de réfléchir sereinement ?
Je vous ferai observer qu’en France on aime le PS parce qu’il est le parti le plus démocratique. Mais, chaque fois qu’il entre dans les phases imposées par la démocratie, comme celle d’un congrès aujourd’hui, on se dit : qu’est-ce qu’il lui prend ? Chacun doit comprendre que la démocratie a ses exigences. Dans la phase de congrès, il y a nécessairement des discussions et des tensions. Ne jetons pas la pierre aux socialistes, bien au contraire ! Attendons l’adoption d’une orientation et la mise en place d’une nouvelle direction autour d’un premier secrétaire.
Qui a votre préférence pour diriger le Parti socialiste ?
Martine Aubry. Je l’ai connue lorsque j’étais Premier ministre. Sa ligne de conduite à gauche n’a jamais varié. Je l’avais choisie pour me succéder à Lille ; elle s’y est imposée, de même qu’à la présidence de Lille-Métropole. Ses qualités d’intelligence et d’intuition sont reconnues. Son ardeur est évidente.
Et si Martine Aubry n’est pas en position d’être premier secrétaire ?
La jonction de notre motion et de celle du maire de Paris me paraît naturelle. Mais je n’exclus pas d’autres motions. Les temps seront rudes, il faudra pour le parti un large rassemblement, de la cohésion et de la discipline.
Quelles sont vos figures historiques ?
Je suis un enfant de la guerre qui a grandi dans le monde clos de l’Occupation, avec le recours permanent à la grande bibliothèque de l’école de mon père. J’avais une prédilection pour la mythologie grecque et romaine, la Révolution française de 1789 et ses figures légendaires : Carnot, Robespierre, Condorcet. Je lisais aussi les écrits des savants et les poètes de la révolution de 1848, avec Lamartine particulièrement. Mon Panthéon est aussi peuplé des personnages illustres du socialisme : Flora Tristan, Louise Michel, Jaurès, Blum, Léo Lagrange...
Et parmi les contemporains ?
A part Charles de Gaulle, le héros légendaire de la Libération, ceux que j’ai connus, fréquentés et admirés dans mes responsabilités politiques : François Mitterrand, Willy Brandt, Mikhaïl Gorbatchev et Nelson Mandela.
Vos ouvrages de référence ?
« Les conquérants », de Malraux, « L’étranger » et toute l’oeuvre de Camus, les romans de Maxence Van der Meersch aujourd’hui trop oublié : « La maison dans la dune », « L’empreinte de Dieu », « Quand les sirènes se taisent ». Je voudrais aussi citer bien des poètes, dont celui qui s’impose pour moi, Rimbaud.
Qu’est-ce qui vous rend heureux ?
C’est de porter mes idées pour un monde meilleur, de participer à la métamorphose de ma ville et de rester fidèle à mes amis.


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